Lorsque, le 12 octobre 1492, Christophe Colomb accosta une île des Antilles, la rencontre fut immédiate : des gens nus et le VISAGE peint entourèrent les marins, s’émerveillant de leurs barbes et leur offrant des perroquets, du coton, de l’or, contre de la verroterie et des grelots : l’échange est parfois inégal, la rencontre un malentendu… Dialoguant d’abord par gestes, les Espagnols emmèneront avec eux quelques Indiens pour leur apprendre leur langue et leur servir de « truchements ». Plus tard, pour faciliter ses échanges commerciaux avec les Iroquois du Saint-Laurent, qui, faute d’interprète, restent méfiants, Jacques Cartier ramènera également deux d’entre eux à Saint-Malo. Avec Samuel de Champlain, les échanges langagiers s’équilibrent : au moment où il fonde Québec en 1608, il recrute plusieurs jeunes Français disposés à apprendre les langues amérindiennes « par immersion ». La charge de comprendre l’autre ne repose plus sur les seuls autochtones, et la rencontre peut devenir fructueuse.
Montaigne avait montré la voie d’une confrontation féconde avec cet « autre monde ». Les récits de cannibalisme rapportés du Brésil l’amènent à une critique de l’ethnocentrisme européen : les cannibales respectent leur prisonnier, le tuent d’abord et le dévorent ensuite, pour se venger et s’incorporer symboliquement sa vaillance. Les Européens torturent leurs ennemis et les font souffrir le plus possible avant de les tuer, sans autre raison que d’assouvir leur cruauté. Ce regard libéré de préjugés nous met dans une distance vis-à-vis de nous-mêmes et montre la relativité des jugements : « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ».
La rencontre de l’Europe et du Nouveau Monde a d’abord été un fantastique élargissement du champ des connaissances et de l’expérience humaine. Les premiers voyageurs sont intarissables sur la taille et la variété des arbres, la largeur des rivières, la beauté des oiseaux, des poissons, et surtout fascinés par la « force, stature, nudité, disposition et ornements du corps tant des hommes que des femmes sauvages habitants en l’Amérique », selon le récit de l’un d’entre eux, Jean de Léry. La découverte d’une humanité différente a été le premier sujet d’émerveillement et de méditation.
Est-on bien sûr, au fait, que la première rencontre des deux mondes se soit produite avec Christophe Colomb ? On sait aujourd’hui que vers l’an mil, des Vikings s’étaient établis au sud de Terre-Neuve ; implantation sans lendemain, mais historiquement attestée en 1960 par des fouilles sur le site de l’Anse-aux-Meadows (Anse-aux Méduses anglicisé). Avec la Navigation de saint Brendan, qui raconte le périple de ce moine irlandais du VIe siècle à travers l’Atlantique, on ne sait pas si on a affaire à une légende ou à l’Histoire, mais il est question d’îles qui pourraient être les Antilles… Mieux encore, ce que rapporte Pausanias au second siècle de notre ère : embarqué pour aller de Grèce en Italie, un certain Euphémos de Carie fut écarté de sa route par les vents et emporté vers la mer extérieure (l’Océan), où les bateaux ne vont jamais. On ne connaissait pas la BOUSSOLE en ce temps-là… « Ils virent beaucoup d’îles, les unes désertes, les autres peuplées d’hommes sauvages… roux… qui accoururent vers le bateau
Dès qu’ils l’aperçurent. » Et même s’il n’en reste aucune trace, qui nous dit que la traversée ne s’est jamais faite, au cours des siècles, dans l’autre sens ?...