« À table, les enfants ! » Cet appel joyeux, qui annonce un moment essentiel de partage, retentit dans toutes les mémoires. Déjà Platon n’hésita pas à placer sa philosophie la plus haute dans un dialogue intitulé Le Banquet (Symposion, en grec, Convivium, en latin) où les convives réunis pour une longue nuit de beuverie PALABRERENT sur le sujet le plus important qui soit, l’amour. Les savants austères habitués des symposiums ne savent sans doute pas tous que ce mot qui les réunit les invite secrètement, par son étymologie, à boire ensemble.
Rabelais, en grand médecin humaniste, l’avait compris, qui se méfiait des Picrochole (« bile amère » en grec), ces hommes aigres et maigres à la mauvaise digestion par qui viennent la folie, la guerre et le malheur. Il célébra au contraire, comme son maître Platon, les « bien ivres », qu’animent la joie de vivre et l’exubérance de l’imagination. Bien sûr, tout cela est symbolique et ne doit pas être pris au pied de la lettre.
Nourriture et boisson ont toujours été liées à des rencontres importantes, depuis les repas d’affaires jusqu’aux petits-déjeuners de presse, où il s’agit de faire avaler un message en même temps que les croissants.
Pactes et célébrations se scellent en effet par des repas. Le repas par excellence, la Cène, est pour les chrétiens le moment crucial où Jésus leur enseigna le rite de l’Eucharistie.
Auparavant, c’est au cours d’un repas de noces, à Cana, qu’il accomplit son premier miracle et l’un des plus spectaculaires : transformer l’eau en vin.
Tous les repas ne revêtent pas cette gravité ni cette charge symbolique.
Prendre un verre ensemble, aller au restaurant, inviter des amis à dîner, sont pour tous des moments qui donnent sens à la rencontre et qui garantissent l’hospitalité, la confiance et l’union. Il n’est pas jusqu’à tel village gaulois, bien connu de tous, où toutes les aventures des héros ne se terminent autour de tréteaux chargés de sangliers rôtis.
Dans la bonne société, l’art de la conversation se forme et se lime à table : il faut aller vite et placer sa réplique sans traîner, sans avoir peur d’être interrompu, sans ennuyer.
Dans les lieux publics, les thèmes ne sont pas toujours des plus relevés, et si l’on peut y pêcher de savoureuses « brèves de comptoir », on entend aussi beaucoup de conversations de « cafés du commerce », qui ne volent pas bien haut.
Mais un fait reste entier : où que ce soit, il est bon que les hommes se rencontrent et S’ATTABLENT ensemble pour converser, discuter, voire négocier. C’est encore un des meilleurs antidotes que l’on ait inventés contre la méfiance et la haine. Se mettre à table, les lecteurs de romans policiers le savent, c’est renoncer au mensonge et au secret pour dire enfin la vérité.